Les modernités hors de l’Europe. Stephen Wright, critique d’art.

L’Europe aurait « inventé » la modernité. Et l’art. À la lumière de multiples recherches qui émergent du domaine des
études postcoloniales depuis quelques années, l’immodestie d’une telle affirmation européocentrique paraît énorme
et se prête aux sarcasmes. Mais l’argument est insidieux et mérite déconstruction.
D’une part, a-t-on réellement besoin de mentionner que l’invention de la modernité était rendue matériellement
possible grâce au pillage des colonies de l’Europe – initiative dans laquelle la rationalité moderne était indissociable
d’un projet de domination?

D’autre part, bien des auteurs – notamment en dehors de l’Europe – se sont efforcés de démasquer l’européocentrisme
lié à la « modernité ». Plus qu’un mouvement d’émancipation intellectuelle, la modernité est décrite comme un véritable
climat intellectuel, voire une écologie intellectuelle. Ainsi, la modernité européenne apparaît comme une évidence : un
mode hégémonique de conceptualisation, dont les tendances structurantes sont si insidieusement mêlées qu’elles ne peuvent qu’orienter tout le débat autour de l’« Europe » et les « autres ». De ce point de vue, la modernité, si
européocentriste soit-elle, n’est pas susceptible de critique, puisqu’elle serait la condition de possibilité de la pensée
moderne. Pour autant que la modernité existerait en dehors de l’Europe, elle serait un pur produit d’exportation.

Cette circularité est particulièrement vicieuse; elle a fait des ravages; elle est aujourd’hui fortement contestée. Peut-on
sérieusement prétendre que la modernité japonaise, pour ne prendre que cet exemple, serait essentiellement
« européenne »?

Ce n’est pas la seule pensée européocentrique mais la modernité elle-même qu’il s’agit de démasquer tout à la fois
comme étant une subjectivité qui assujettit tout en étant elle-même asservie, et comme une volonté de domination
planétaire. Ce débat veut contribuer à arracher le voile de la modernité – et de la raison, et de l’« Europe » - pour faire
apparaître la volonté de puissance pure derrière une affirmation unilatérale d’une « invention » « européenne » de la
« modernité ».

S’il ne s’agit pas ici de congédier la modernité, l’Europe et la rationalité elles-mêmes, il s’agit d’éviter aussi toute
auto-célébration de l’Europe par des Européens. Cette table ronde s’efforcera de faire entendre d’autres voix, d’autres
accents, d’autres conceptions de la modernité en dehors de l’Europe depuis une perspective sereinement
post-coloniale.